Durant tout l’été 1951, à Pont-Saint-Esprit, un petit bourg du nord du département du Gard qui ne compte même pas 5 000 habitants, environ 10 % de la population est victime de graves troubles intestinaux, de maux de tête et surtout d’accès de folie incontrôlables qui vont entraîner sept décès et une cinquantaine d'internements psychiatriques.
France-Soir (Gallica-BNF)
La Marseillaise
Très vite les médecins pensent à une intoxication alimentaire provoquée par le pain. L’enquête cible rapidement la principale boulangerie du bourg qui aurait vendu du pain contaminé. Mais si le boulanger fabrique bien son pain sur place, il achète sa farine dans le département de la Vienne, à presque 700 kilomètres de là. Par précaution, le maire fait fermer les deux autres boulangeries du bourg, mais sans effet puisque les choses ne rentreront dans l’ordre qu’au début de l’automne 1951.
La lumière n’a jamais été totalement faite sur l’origine de cette contamination et si elle a été involontaire ou pas. La première explication avancée est celle de farines contaminées par l’ergot de seigle, un champignon qui provoque une intoxication aiguë dont les symptômes ressemblent tout à fait à ceux constatés à Pont-Saint-Esprit.
La Tentation de saint Antoine par Matthias Grunwald, détail du retable d'Issenheim (Musée Unterlinden de Colmar).
Cette maladie a fait des ravages au Moyen-Age où elle est connue sous le nom de feu Saint-Antoine ou de mal des ardents. Mais comme la maladie est devenue rarissime en France depuis le XIXe siècle et que les analyses faites en 1951 n’ont pas apporté de preuve déterminante cette cause n’est pas totalement certaine même si elle reste la plus plausible. D’autres explications ont été données, notamment l'utilisation de composés chimiques interdits pour conserver les grains ou blanchir la farine. Mais là encore il n’existe pas de certitude absolue.
Si l’affaire de Pont-Saint-Esprit n’a jamais été définitivement élucidée, elle nous en apprend cependant beaucoup sur la France d’après-guerre. Tout d’abord, à l’échelle locale, elle a fait ressortir d’anciennes tensions, entre riches et pauvres, entre catholiques et protestants, le Gard étant un bastion du protestantisme depuis le XVIe siècle. Mais elle en a avivé aussi de plus récentes, entre résistants et collaborateurs, entre gaullistes et communistes. Ensuite, elle révèle l’affrontement entre deux économies, le département du Gard, spécialisé dans le vin mais qui ne satisfait pas ses besoins en céréales, et celui de la Vienne, à l’agriculture diversifiée, qui a des excédents céréaliers. Enfin, elle met en évidence les problèmes de ravitaillement qui subsistent dans une France libérée des Allemands, mais très appauvrie. Une grande partie des produits agricoles nécessaires pour nourrir les Français doit être importée mais l’argent pour les financer manque.
Le commerce du pain (service communication de la Mairie de Pont- Saint-Esprit).
En ce qui concerne plus précisément le pain, à l’époque encore très important dans l’alimentation, son prix est fixé par l’administration pour éviter qu’il ne devienne inaccessible aux plus modestes. Mais cela pousse les professionnels, pour réduire au maximum leurs coûts, à commercialiser des farines de très mauvaise qualité, voire parfois impropres à la consommation, comme le montre plusieurs intoxications contemporaines de celle de Pont-Saint-Esprit mais heureusement moins graves.





