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Un épisode tragique de l’histoire européenne, la chasse aux sorciers et sorcières.

 


La Sorcière de Mellegen, gravure d'après Pierre Bruegel l'Ancien, 1559 (Gallica-BNF).

Contrairement à ce beaucoup imaginent, la chasse aux sorciers et aux sorcières concerne moins le Moyen-Age que la période qui suit, le début des Temps Modernes (en gros les XVIe et XVIIe siècles). Certes, dans les temps médiévaux, il existe d’innombrables pratiques magiques qui visent à s’assurer un pouvoir sur d’autres personnes ou sur les phénomènes naturels mais elles ne sont pas systématiquement considérées comme mauvaises et liées au démon. En outre, il faut avoir à l’esprit qu’au Moyen-Age tout le monde ou presque croit à la réalité de la magie. Au XIIIe siècle, cependant, apparaissent les premiers signes d’un changement de mentalité. En 1260, le pape Alexandre IV demande à l’Inquisition de s’en prendre non seulement aux hérétiques, comme les Cathares ou les Vaudois, mais aussi aux devins et aux jeteurs de sorts (qui est le sens premier du mot sorcier). Mais cette demande papale n’est guère suivie d’effets. Quelques années plus tard, Saint Thomas d’Aquin, dans sa Somme Théologique, élabore, lui, la notion d’un pacte que certains hommes passeraient avec le diable. Mais, là encore, cela ne change guère les choses dans la réalité.

C’est, en fait, à partir de la fin du XVe siècle que les sorciers et les sorcières sont ouvertement accusés d’avoir volontairement passé un pacte avec le démon. Apparaissent alors les stéréotypes appelés à durer, comme celui des sabbats nocturnes auxquels les sorciers se livreraient ou l’image de la sorcière, vue comme une femme, vieille et laide, volant sur un balai. 

 

Scène de Sabbat, tableau de David Teniers le Jeune, 1663 (Musée de Douai).

 

Parallèlement, une répression féroce contre les personnes soupçonnées de sorcellerie se met en place dans toute l’Europe, aussi bien d’ailleurs dans les régions restées catholiques que dans celles devenues protestantes. Des traités de démonologie sont imprimés, dont le plus célèbre est le Malleus maleficarum (ou Marteau des sorcières), publié en 1486 par deux dominicains allemands. 

 

Œuvre du juriste Jean Bodin, De la démonomanie des sorciers devient rapidement le manuel de référence des juges siégeant aux procès de sorcellerie. Le juriste se propose de définir "le sorcier", d'élucider ses machinations clandestines, et de fournir un mode d'emploi visant à faciliter l'instruction des procès en sorcellerie, depuis les dénonciations et les interrogatoires jusqu'au bûcher (Gallica-BNF).


Le bilan humain de cette répression est terrible puisque, en un siècle, de 1560 à 1660, il y aurait eu environ 100 000 procès pour sorcellerie qui auraient débouché sur 60 à 80 000 condamnations au bûcher. 70% à 80 % des condamnés sont des femmes car, dans la réalité, la chasse aux sorciers est avant tout une chasse aux sorcières. En chiffres absolus, l’Allemagne, qui compte alors 15 millions d’habitants, est la plus touchée avec 25 000 personnes mortes sur le bûcher. 

 

Deux sorcières sur le bûcher dans la petite ville de Zwingli en Suisse, dessin à la plume de 1580 (Bibliothèque de Zurich).

En chiffres relatifs, ce sont les pays de l’arc alpin, la Suisse notamment qui a brûlé 3 500 personnes alors qu’elle compte tout juste un million d’habitants. A l’échelle locale, la chasse aux sorcières est un phénomène surtout rural. Si les petites villes sont parfois impliquées, c’est rarement le cas des grandes. Cela s’explique par la volonté des élites de combattre, et cela au nom de la lutte contre le diable, la vieille pensée magique, enracinée dans la culture paysanne.

La répression sans précédent de la sorcellerie menée entre 1550 et 1650 semble avoir eu plusieurs causes. Certaines sont d’ordre théologiques. La chasse aux sorcières repose sur une théologie qui est hantée par le péché originel imputable à la femme. En outre, l’imaginaire concernant le diable et la mort s’est progressivement transformé. Au beau Moyen-Age, celui de la construction des cathédrales, le personnage du diable est bien présent mais on peut parfois s’en jouer comme le montrent nombre de fabliaux. Quant à la mort, les gisants des églises la représentent comme une sorte de sommeil apaisé. Mais dans le climat d’incertitude du bas Moyen-Age, marqué par la grande peste noire, l’image de la mort va se dégrader. Le temps est à la représentation de sinistres danses macabres où voisinent squelettes et corps en putréfaction. Dans ce cadre, où la peur est très présente, l’image du diable se transforme également pour devenir celle du Mal incarné et absolu. D’autres causes, elles, sont politiques. Au début des Temps Modernes, l’Europe vit une époque troublée, marquée par les guerres de religion et la guerre de Trente ans. Or les chiffres montrent clairement que les zones touchées par des épisodes de guerre, et vivant donc dans un contexte très fortement anxiogène, sont aussi celles qui comptent le plus de condamnations à mort pour sorcellerie. Cela est évident pour les pays germaniques qui sont ravagés dans leur totalité par la Guerre de trente ans. Cela se voit aussi, à une moindre échelle, en France où le Nord et l’Est, touchés par les guerres, ont connu davantage d’exécutions pour sorcellerie que le Centre ou le Midi largement à l’abri des batailles. On peut aussi évoquer la montée en puissance, à partir de la Renaissance, des états dont les souverains entendent affirmer un pouvoir de plus en plus absolu et éliminer tout ce qui leur paraît déviant.


Cependant, un déclin de la chasse aux sorciers et aux sorcières s’amorce à partir du milieu du XVIIe siècle et, progressivement, tous les pays européens vont y mettre fin. A l’origine de cet arrêt des persécutions il y a une évolution des mentalités dans la partie la plus cultivée de la population. Chez les élites, l’idée progresse que la sorcellerie est une forme de folie qu’il convient de soigner plutôt que de punir. En France, en juillet 1682, un édit royal décriminalise la sorcellerie, attribuée désormais à des préjugés et à des superstitions. Seule reste condamnable la fausse sorcellerie où une personne utilise sciemment la crédulité des autres pour en tirer profit. Mais, dans ce cas qui s’assimile à une escroquerie, les peines encourues sont beaucoup moins lourdes. Cela dit, un autre monde mental survit qui est celui des vieilles superstitions villageoises. S’ils ne sont plus condamnés au bûcher comme de prétendus adeptes de Satan, les sorciers, envoûteurs et désenvoûteurs reprennent leur place dans l’univers paysan et cela pour longtemps. 

 

Pour aller plus loin :

Robert Mandrou, Magistrats et sorciers en France au XVIIe siècle : une analyse de psychologie historique,  Paris, Le Seuil, 1989.

Robert Muchembled, La sorcière au village (XVe-XVIIIe siècles), Paris, Gallimard Folio-Histoire, 1991.