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printemps 1880, la grande grève du textile rémois.

    

A la veille de 1880, l'industrie lainière rémoise, dont la tradition remonte au Moyen Age et qui s’est considérablement développée avec la révolution industrielle, atteint son apogée avec 110 établissements, de taille plus ou moins importante, spécialisés dans le peignage, la filature, le tissage ou l’apprêt et qui emploient 20 000 ouvriers. Il s'agit encore de la première activité économique d'une ville qui compte alors un peu plus de 90 000 habitants. 



Le droit de grève, jusque-là interdit, est autorisé par la loi du 25 mai 1864 dont le rapporteur est le député de la Seine Émile Ollivier. Par contre la liberté de se syndiquer ne sera instituée que 10 ans plus tard, en 1884 (Gallica-BNF).  

 

Le premier mouvement de grève se déclenche le 13 avril 1880 au peignage Holden (voir là dessus mon article "l'usine des Anglais"), rue des Moissons. Les ouvriers demandent que leur temps de pause pour les deux repas de la journée soit augmenté d’un quart d’heure et que le salaire quotidien soit accru de 50 centimes. Finalement, au bout de deux jours de grève, la direction s’incline et accorde les deux revendications. Tout semble alors être rentré dans l’ordre. Mais, dans les jours qui suivent, le mouvement s’étend aux autres usines textiles rémoises.

Selon Eugène Dupond dans la Vie Rémoise les usines les plus touchées sont : Walbaum & Desmarest, impasse du Levant ; Gabreau-Faupin, boulevard Gerbert, Clément & Bouchez, boulevard du Temple ; Lemoine-Brabant, boulevard Cérès ; Collet-Delarsille, boulevard Saint-Marceaux ; A. Nouvion & J. Poullot, Villeminot & Rogelet, rue Saint-Thierry ; Simonnet, rue de Courcelles ; Fassin & Peltier, rue de l’Écu ; Simon Dauphinot & J. Martin, rue des Moulins ; Lhoste-Pérard, rue Jacquart ; Stef, à Clairmarais ; F. Lelarge, boulevard Saint-Marceaux ; Ohl, rue de Bétheny. 


Bientôt on compte de 12 à 15.000 grévistes, soit environ 70 % des ouvriers de la laine (par ouvrier, il faut entendre les hommes et les femmes valides de 16 à 75 ans ainsi que les apprentis, garçons ou filles à partir de 12 ans qui marque la fin de l'école primaire). Les grévistes réclament que la journée de travail, qui est alors de 12 heures (sur 6 jours), passe à 10 heures et que les salaires soient augmentés. le principal meneur du mouvement est l’ouvrier tisseur Léon Baudelot qui préside la Commission de grève.

Léon Baudelot est membre de la chambre syndicale de l’industrie lainière de Reims mais aussi de l’Union des Travailleurs, la première organisation socialiste de Reims, de tendance guesdiste. Il est l'un des rédacteurs de La Défense des Travailleurs, le journal du socialisme rémoisAnticlérical déclaré, il est un des organisateurs des premiers enterrements civils rémois. En mai 1881, le tissage Walbaum le renvoie pour propagande socialiste. Ayant retrouvé du travail dans un autre tissage, il en est renvoyé pour la même raison en mars 1883. Ne pouvant désormais plus se faire réembaucher à Reims, il devient marchand ambulant. Mais, tombé dans la misère, il part, en septembre 1884, chercher du travail à Paris (Source Le Maitron, dictionnaire du mouvement ouvrier, en ligne).

A partir du 8 mai 1880 la grève se propage dans le bâtiment où les maçons réclament 55 centimes de l’heure au lieu de 45 centimes, en faisant remarquer qu’à Paris leurs collègues reçoivent 70 centimes.

 

Gravure d'après Jules Ruinart, mai 1880 (Bibliothèques de Reims).

Les rassemblements de grévistes se font au Champ de manœuvres, vaste terrain situé au lieu-dit Les Coutures à l’emplacement de l’actuel lycée Clemenceau. Jusque-là il ne s'est pas produit de troubles dans Reims mais, le vendredi 14 mai 1880, 2.000 grévistes, hommes, femmes et enfants, s’attroupent et parcourent les rues en chantant La Marseillaise. 

 


En mai 1880, la Marseillaise n'est officiellement l'hymne national français que depuis février 1879, quand les républicains, avec la démission de Mac-Mahon, l'emportent définitivement. Jusque-là, considérée comme séditieuse, elle était interdite. Il n'est pas étonnant que les ouvriers rémois l'entonnent car elle a gardé sa symbolique révolutionnaire. Ce n'est qu'au début du XXe siècle que  l’Internationale la supplante comme chant révolutionnaire dans le mouvement ouvrier français.  Il en va de même pour le drapeau tricolore qui est longtemps brandi dans les cortèges ouvriers avant de laisser progressivement la place drapeau rouge  (la grève au Creusot, tableau de Jules Adler, 1899, Musée des Beaux-Arts de Pau). 

Les autorités s’inquiètent de cette situation et le lendemain, pour renforcer les gendarmes, elles font venir des soldats de Troyes et de Mourmelon. Des patrouilles de 20 militaires, accompagnées chacune d’un gendarme, sillonnent les quartiers où l’agitation apparaît croissante. Le dimanche 16 mai un impressionnant cortège de grévistes, drapeau tricolore en tête, part du quartier Saint-Remi, le vieux quartier ouvrier de Reims, et par la rue du Barbâtre, les rues Neuve et du Bourg- Saint-Denis (actuelles rue Gambetta et rue Chanzy) aboutit au boulevard du Temple (l’actuel boulevard Lundy), en passant par la place Royale et la rue Cérès. Là, ils sont arrêtés par la troupe et on voit même deux batteries d’artillerie en position qui les menacent. Cette intervention de l’armée stoppe net les manifestations ouvrières. Dans les jours qui suivent 22 manifestants sont inculpés. 3 sont acquittés et 19 condamnés à des peines de prison allant de 8 jours à un mois. 

La grève va durer au total 33 jours pour un résultat quasi nul pour les ouvriers puisqu'ils obtiennent seulement que leur journée de travail passe de 12 heures à 11 heures 1/2. De toute manière ils sont à bout financièrement car, si des caisses de grève ont été constituées en faisant appel à des collectes publiques, elles n’ont récolté que des sommes dérisoires. Cette grève marque aussi aussi le début de l’irréversible déclin du textile rémois. En effet, si la grève a été déclenchée c’est qu'en plus de la misère ouvrière, le textile rémois commençait à subir fortement la concurrence de sites plus dynamiques comme Roubaix ou Tourcoing qui vont d’ailleurs profiter de la longue mise à l’arrêt des usines rémoises. Entre 1880 et 1914 les ventes textiles diminuent de moitié ainsi que le nombre d’ouvriers. Ce déclin du textile est largement structurel avec la concurrence du coton qui détrône la laine auprès de consommateurs qui veulent des vêtements plus légers et moins chers mais aussi avec la faible rentabilité des entreprises rémoises désavantagées pour leur approvisionnement par rapport à celles du Nord et dirigées par un patronat peu enclin au renouvellement. 

Pour aller plus loin :

Stéphane Sirot, La grève en France : une histoire sociale (XIXe-XXe siècles), Odile Jacob, Paris, 2002.