Le Mont Aiguille est un énorme bloc de calcaire qui culmine à 2 000 mètres d’altitude avec, sur tous les côtés, des parois verticales de plusieurs centaines de mètres. Dominant de sa masse imposante la région du Trièves, au sud de Grenoble, c’est un morceau de la falaise orientale du massif du Vercors qui en a été séparé par l’érosion. Contrairement à ce que son nom d’aiguille pourrait laisser croire, son sommet est pratiquement plat et recouvert d’une prairie.
Le 26 juin 1492, Antoine de Ville, un capitaine originaire de lorraine, réalise avec ses 7 compagnons l’ascension du Mont Aiguille. Il est habituel aujourd’hui de présenter cet évènement comme le début de l’alpinisme moderne. Ce n’est pas faux mais il ne faut pas commettre d’anachronisme en pensant qu’Antoine de Ville est le premier des "conquérants de l’inutile", pour reprendre l’expression de l’alpiniste Lionel Terray. En réalité, cette ascension est à replacer dans le contexte mental et politique de la toute fin du Moyen-Age.
Antoine de Ville a agi sur ordre du roi de France Charles VIII. Or, ce dernier ne vise en rien la réalisation d’un exploit physique mais il désire vérifier la véracité des légendes qui courent sur ce mont connu d'ailleurs depuis longtemps puisque le premier texte qui en fait mention date de 1211 et figure dans les Otia Imperiala du juriste anglais Gervais de Tilbury. Cette montagne est décrite comme un mont inaccessible au sommet plat, revêtu d’une végétation extraordinaire et peuplé d’animaux fabuleux. Il faut dire que les hommes du Moyen-Age ne s’intéressent pas comme nous aux sommets qui culminent aux altitudes les plus élevés mais ils sont fascinés par les montagnes tabulaires et escarpées de toutes parts car ils pensent qu’elles pourraient abriter le paradis terrestre. Charles VIII, lui-même est passé à proximité du Mont Aiguille deux ans auparavant, en 1490, alors qu’il se rendait en pèlerinage à Notre-Dame d’Embrun et il est probable que c’est à ce moment là qu’il a envisagé l'expédition.
Description de l'escalade Du Mont Aiguille, gravure de 1525 (Gallica-BNF).
Le 26 juin 1492 Antoine de Ville part avec plusieurs compagnons, dont un prêtre et un notaire qui doit témoigner du succès de l’entreprise. L’expédition s’apparente à l’assaut des murailles d’un château-fort, avec échelles et pitons plantés dans la roche. Étant parvenus au sommet, les grimpeurs vont y demeurer plusieurs jours et construire un petit édifice en dur. Le prêtre baptise la montagne et dit une messe. Le notaire rédige, sur papier et devant deux témoins, le procès-verbal de l’expédition. En fait, tout est fait pour symboliser la prise de possession par le roi de France du Mont Aiguille.
Paradoxalement, la réussite de l’ascension va entraîner le déclin du mythe. Le mont inaccessible ne l’est plus et on n’y a découvert aucun paradis terrestre. Du coup, le Mont Aiguille perd de son aura. En 1552, Rabelais se moque de l’expédition de 1492 en évoquant un vieux bélier, probablement transporté là par un aigle, que les grimpeurs auraient découvert au sommet. Le mont Aiguille et l’ascension de 1492 font à nouveau irruption dans la littérature en 1781, à travers un ouvrage de Restif de La Bretonne intitulé La découverte australe par un homme volant où le héros, Victorin, parvient, grâce aux ailes qu’il s’est fabriquées, à atteindre le sommet du Mont Aiguille et à en faire son royaume. Dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, le Mont Aiguille a aussi droit à un article dans lequel on diminue de beaucoup le mérite des grimpeurs de 1492 en parlant d’un chemin qui, de tout temps, aurait permis d’atteindre sans effort le sommet. Cela dit, si effectivement l’ascension ne présente pas de difficultés insurmontables, celle d’Antoine de Ville est bel et bien la première et il faudra attendre plus de deux siècles, en 1834, pour que le Mont Aiguille soit à nouveau gravi.


