Le vignoble bordelais, carte de 1873 (Gallica-BNF).
Le lien entre les Anglais et le vignoble bordelais est très ancien puisqu’il remonte au Moyen-Age quand, en 1152, Aliénor d’Aquitaine épouse le roi d’Angleterre Henri II Plantagenêt. L’Aquitaine devient alors officiellement anglaise pour trois siècles.
Désormais l’Angleterre devient le principal débouché des vins de Bordeaux. Soutenu par un ensemble de règles fiscales et juridiques particulièrement avantageuses, Bordeaux expédie des milliers de tonneaux en Angleterre sous le nom de « French claret ». Ce claret est issu d’une vinification sommaire, à partir de raisins noirs ou blancs foulés aux pieds et versés en vrac dans les cuves. La durée de fermentation est courte, d’où sa couleur légère et claire. L’inconvénient est qu’il doit se boire dans l’année, car il vieillit mal. Le retour définitif de l’Aquitaine dans le royaume de France, en 1453, ne change pas vraiment la situation ni l’appétence des Anglais pour le claret.
Cependant, au fil du temps, si les catégories populaires anglaises continuent de se contenter du claret, l’aristocratie et la riche bourgeoisie, elles, soucieuses de se distinguer, s’enthousiasment pour de nouveaux crus produits à partir des XVIe et XVIIe siècles sur les graves de la rive gauche de la Garonne. Ce sont des vins obtenus à partir de raisins noirs et qui nécessitent une cuvaison longue, comme le Haut-Brion ou le Margaux. Les guerres quasi continuelles que se livrent au XVIIe siècle la France et l’Angleterre gênent considérablement les expéditions de ces nouveaux bordeaux. Du coup, ils atteignent des prix très élevés, ce qui ne décourage nullement l’aristocratie anglaise, fière de pouvoir s’offrir ces raretés. Le philosophe anglais John Locke dénonce d’ailleurs, en 1687, "cette étrange folie qui fait trouver un vin bon parce qu’il est cher".
Le port de Bordeaux vu du quai des farines, gravure de Nicolas Ozanne, 1776 (Gallica-BNF).
Au début du XVIIIe siècle, les autorités bordelaises répondent à cette mode anglaise en institutionnalisant la différence entre les bordeaux de qualité, les futurs grands châteaux, et ceux plus communs, les vins bourgeois et les vins paysans. Les courtiers en vin anglais commencent aussi à classer les grands crus bordelais en se fondant non pas sur leur qualité gustative mais sur leur prix de vente.
Classement de 1855 (site du Conseil des grands crus classés en 1855).
En 1787, l’ambassadeur des Etats-Unis en France, Thomas Jefferson consigne dans ses carnets ses appréciations des grands crus bordelais. En 1855, un classement officiel est réalisé par la Chambre de commerce de Bordeaux, à la demande de Napoléon III qui souhaitait mettre en valeur les vins de Bordeaux. Ce classement se fonde sur les prix de vente des vins et non pas sur leurs mérites puisqu’il est mené sans dégustations. Au total, à la fin du XVIIIe siècle et au XIXe siècles, les grands crus bordelais partent essentiellement, vers les caves anglaises même si on en trouve aussi dans celles des riches de toute l’Europe. Paradoxalement, c’est en France qu’il s’en boit le moins, sans doute à cause de leurs prix trop élevés.
C’est donc l’engouement des Anglais pour le bordeaux qui a fait la fortune de ses grands crus. Mais il est aussi révélateur d’une logique où le critère d’un bon vin relève tout autant de l’ordre social que de l’ordre œnologique. Un grand cru est un vin, de qualité certes, mais surtout de prix élevé et bu par une élite sociale soucieuse de se démarquer du reste de la population.


