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Les Ardennes rurales au XXe siècle.

  

Elevage ardennais, carte postale de la Belle Epoque (Archives départementales des Ardennes).

A la veille de la Première Guerre mondiale, la grande majorité des territoires ardennais peut être considérée comme rurale, c’est à dire que l’activité agricole y prédomine. A cette époque les agriculteurs représentent presque 1/3 du total des actifs. Les exploitations sont encore très nombreuses. Beaucoup ont une très faible superficie mais d’autres sont de grosses fermes comme celle de la Haute Maison que j’ai évoquée dans un précédent article (Une ferme moderne ardennaise à la fin du XIXe siècle).

Cependant, à partir de la fin du XIXe, le nombre de fermes baisse fortement au point qu'il est divisé par deux entre 1880 et 1914. Les exploitations qui disparaissent sont celles trop petites pour se moderniser. Leurs exploitants les quittent pour aller travailler dans les usines ardennaises, alors en pleine expansion. C'est l’exode rural. Sur le plan des productions, 45 % des terres cultivables sont consacrées à la culture mais l’élevage bovin progresse.

En 1914, avec la guerre et l’occupation totale du département des Ardennes par les Allemands, c’est le temps des réquisitions et des pillages (voir là-dessus mon article, Les Ardennes occupées, 1914-1918). Au sortir du conflit le bilan est lourd. Une partie notable des bâtiments agricoles est détruite, parfois plus de la moitié dans les arrondissements de Rethel et de Vouziers qui ont connu les combats les plus durs. De nombreux sols doivent être nettoyés des débris d'obus ou des fils de fer barbelés. Il n’y a plus de bétail ni de matériel utilisable. La population est aussi éprouvée par les privations et les vexations imposées par les Allemands.

Avec la fin de la guerre vient le temps de la reconstruction qui se fait avec l’aide de l’État selon le principe du droit à réparation des dommages de guerre. Cette aide est financière mais aussi en nature avec l’octroi de matériel et de bétail, dont une partie prélevée en Allemagne. Le temps est aussi celui d’une ouverture au progrès. La grande innovation de l’époque est le début de la motorisation. Les premiers tracteurs apparaissent dans les années 1920, surtout dans la partie sud des Ardennes où les terres plus légères se prêtent mieux à leur emploi. Cependant, les nouveaux engins sont loin de faire l’unanimité et la traction animale reste très majoritaire. 

 

Tracteur Renault, années 1930 (coll.part).

L’électrification des communes rurales, commencée avant-guerre, progresse. Cela dit la période connaît aussi des tensions. L’inflation qui suit la guerre en appauvrit certains, souvent les plus faibles, et en enrichit d’autres, souvent les plus habiles ou ceux qui ont des appuis. Surtout, le monde rural ardennais connaît des changements profonds. La population active agricole continue à diminuer et la dépopulation des campagnes s’accentue. La ville attire de plus en plus les jeunes. Parmi les agriculteurs qui restent certains se sentent dévalorisés par rapport au reste de la société et en particulier auprès des urbains. En 1939, c’est à nouveau la guerre et en juin 1940 la défaite. Une grande partie des Ardennes passe en zone interdite. C’est l’épisode de la colonisation des terres par la Wol que j'évoquerai dans un prochain article. A nouveau, l’agriculture ardennaise connaît une situation très difficile et elle sort exsangue du second conflit mondial.

Dans les années 1950-1960, l’agriculture ardennaise connaît une période de nette progression. Le nombre de chevaux de traits diminue alors que celui des tracteurs augmente, faisant progressivement disparaître la traction animale. 

 Moissonneuses-batteuses, années 1960 (coll.part).

Des machines spécialisées apparaissent, comme par exemple les moissonneuses-batteuses. L’utilisation d’engrais et de semences sélectionnées s’accroît ce qui augmente les rendements. L’élevage bovin améliore lui aussi ses performances. 

  L'Ecole d'Agriculture de Rethel (Archives départementales des Ardennes). 

La formation des jeunes s’améliore avec l’Ecole d’agriculture de Rethel pour les garçons et l’Ecole ménagère de Bazeilles pour les filles. Pour les agriculteurs déjà en place on crée des Foyers de progrès agricoles à Carignan, à Vouziers et à Liart. D’une manière générale, les jeunes ruraux participent grandement à cet effort de modernisation, que ce soit par le biais d’organisations confessionnelles comme la Jeunesse Agricole Catholique ou d’organisations syndicales comme le Cercle Départemental des Jeunes Agriculteurs. 

 

Affiche de la JAC (coll.part). 

 

Le nombre des exploitations diminue fortement, notamment avec la mise en place de l’Indemnité viagère de départ qui facilite le départ des exploitants les plus âgés. Cela a pour conséquence que les exploitations deviennent plus étendues. Ainsi le nombre d’exploitations de plus de 50 hectares double presque entre le milieu des années 1950 et le début des années 1980. Corollaire de cette évolution, l’exode rural s'accélère encore. La mécanisation rend les hommes moins nécessaires. En outre, l’amélioration des liaisons routières, la généralisation progressive de l’accès à l’enseignement secondaire, rendent aussi plus faciles les départs vers la ville. Le renouvellement des générations se fait mal et les jeunes chefs d’exploitation se font plus rares. Ainsi la tranche d’âge des exploitants de moins de 40 ans a perdu plus de 70 % de ses effectifs entre 1988 et 2010. Globalement, d’ailleurs, les agriculteurs ne représentent aujourd’hui qu’une très faible partie des actifs.

La vieille coupure du département en deux s’est accentuée. Le sud, autour de Rethel et de Vouziers, a participé à la révolution que connaît la champagne crayeuse (voir là dessus mon article Les métamorphoses de la Champagne crayeuse). Avec les tracteurs qui permettent des labours plus profonds et l’emploi d’engrais qui permet d’enrichir les sols, les céréales, le colza, les betteraves et la luzerne y deviennent dominants et entraînent la création de sucreries ou d’usines de déshydratation. On est là dans le modèle marnais.Dans le reste des Ardennes, la proportion des terres labourables diminue au profit des prairies permanentes et de l’élevage. Ce dernier, cependant, a évolué. Dans les années 1950-1960 on trouve encore nombre de petites exploitations herbagères, mal équipées, peu rentables et dont les revenus sont souvent complétés par un salaire ouvrier, dans la métallurgie notamment. Mais par la suite ce type d’exploitation décline au profit d’exploitations plus vastes qui ne font que de l’élevage, et de plus en plus d’ailleurs pour la viande au détriment du lait qui recule. A la fin du XXe siècle, les exploitations ardennaises qui ont l’élevage comme activité principale sont nettement plus nombreuses que celles qui font de la grande culture. Mais il est vrai que leur taille moyenne et leur rentabilité sont plus faibles.


Carte de l'agriculture ardennaise aujourd'hui (DREAL Grand-Est).