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La zone interdite dans le département des Ardennes entre 1940 et 1944.

 

 

(source : Musée de la Résistance en ligne).
 
 
 
Panneau signalant l'entrée de la zone interdite (Bundearchiv).

 

Le 1er juillet 1940, et en totale violation des conventions d’armistice, les Allemands décident qu’une partie du territoire françaisallant de la Somme jusqu’à la frontière suisse, est interdite au retour des réfugiés. La situation est particulièrement délicate pour le département des Ardennes dont la quasi-totalité des 300 000 habitants a été évacuée par les autorités françaises du 10 au 15 mai 1940. Lorsqu’ils veulent rentrer chez eux après l’armistice, une grande partie des Ardennais ne peuvent le faire car toute la partie du département au nord de la rivière Aisne se trouve dans la zone interdite, la partie sud relevant, elle, de la zone occupée dite " normale". Certes, dès l’automne 1940les Allemands autorisent quelques retours. Il s’agit de personnes dont ils jugent la présence indispensable comme les gendarmes, certains fonctionnaires et des ouvriers des usines considérées comme stratégiques. Mais la plus grande partie des réfugiés, entre autres les paysans, demeurent interdite de retour. Certains le font tout de même clandestinement avec le risque d’être abattu par une patrouille allemande. En septembre 1941, seuls 18 000 Ardennais sont rentrés en zone interdite, ce qui met le département en situation de sous-peuplement. Par la suite, cependant, la situation évolue. Avec la guerre sur le front russe les Allemands ont d’autres préoccupations et les troupes qui gardent l’accès à la zone interdite sont envoyées ailleurs. Enfin, le 1er mars 1943, tous les contrôles sont levés.

Le franchissement de la ligne de démarcation entre la zone occupée et la zone interdite est à l’origine des premiers engagements d’Ardennais dans la Résistance. Au départ, il s’agit surtout d’aider des paysans qui essayent de regagner leurs fermes situées en zone interdite. Mais, peu à peu, les passages dans l’autre sens, de la zone interdite à la zone occupée, l’emportent. il s’agit de faire passer des prisonniers de guerre évadés, des aviateurs alliés abattus qui désirent rejoindre l’Angleterre ou des Juifs fuyant la persécution nazie. De véritables filières d’évasion se mettent en place comme par exemple à Vouziers les passages sont facilités par la situation particulière de la ville. En effet, Vouziers est coupée en deux puisque la rive droite de l’Aisne est en zone interdite alors que la rive gauche se trouve en zone occupée, les habitants étant dotés de laissez-passer. Mais cette activité de résistance est très risquée. En juillet 1942 une filière qui part du café Huck place Carnot à Vouziers et qui aboutit à un café de la Place d’Erlon, le Lion de Belfort, est démantelée par la Gestapo. La propriétaire du café vouzinois, Micheline Huck, et le propriétaire du Lion de Belfort, Léon Habran, sont déportés. Si Micheline Huck reviendra, Léon Habran, lui, mourra au camp de Dora.

 

  
Source : Margot Lyautey, "exploiter l’agriculture dans la zone interdite entre 1940 et 1944" (revue Guerres mondiales et conflits contemporains).

 

La zone interdite est aussi le théâtre d’une tentative de colonisation agraire par les Allemands. Dès le début de l’occupation les Allemands installent dans la zone interdite une colonisation des terres agricoles sur le modèle de ce qu’ils ont déjà fait en Pologne occupée. Les Ardennes ne sont pas le seul département concerné, mais c’est de loin le plus touché car avec l’évacuation totale de mai 1940 de nombreuses fermes sot inoccupées et peuvent donc être facilement réquisitionnées. Les Allemands créent une direction des services agricoles, la Wirtshaftsoberleitung, plus connue sous son acronyme de WOL. Les Ardennes dépendent de la WOL III qui a son siège à Mézières. Les réquisitions de terres touchent 115 000 hectaressoit la moitié des terres agricoles du département. 9 000 fermes ardennaises sont regroupées en 200 grandes exploitations, de 500 hectares chacune, dont la production est essentiellement destinée à l’Allemagne. Chaque exploitation est dirigée par un maître de culture allemand qui a quasiment tout pouvoir. Matériellement, ces exploitations sont privilégiées. Elles reçoivent de grandes dotations en engrais et en tracteurs. Numériquement, la main d’œuvre ne manque pas car celle-ci provient de plusieurs sources. Il y a d’abord des prisonniers de guerre français, dont beaucoup originaires d’Afrique du Nord. En 1942 il y a ainsi 7 500 prisonniers de guerre occupés par la WOL. Il y a ensuite les anciens propriétaires ou fermiers dépossédés, réduits à travailler comme journaliers sur leurs propres terres. On voit même les Allemands fermer les yeux sur des retours clandestins d’agriculteurs à condition que ces derniers travaillent dans le cadre de la Wol. Enfin, plus tragique est le sort de travailleurs déportés de force. A partir de mars 1943, des trains déversent en gare de Sedan 7 000 polonais, expulsés brutalement de chez eux par les Allemands. Ce sont essentiellement des femmes, des enfants et des vieillards. Ils arrivent épuisés par un voyage de plusieurs jours dans des wagons de marchandises et beaucoup meurent à l’arrivée. On les loge tant bien que mal dans des baraquements ou des bâtiments de ferme abandonnés. Il y a aussi 600 Juifs, arrivés à partir de novembre 1941. La majorité est composée de juifs étrangers venant de la région parisienne. Le 6 janvier 1944, les 224 juifs encore employés par la Wol sont déportés à Drancy puis, de là, à Auschwitz.

Contrairement à ce qu’affirme à l’époque la propagande allemande, les exploitations de la WOL sont déficitaires. En effet la productivité y est faiblesoit du fait de la résistance passive des paysans ardennais, soit du fait de l’état physique déplorable des travailleurs polonais et juifs. Fin août 1944, les Allemands évacuent les Ardennes mettant fin à la WOL. Mais il faut ensuite presque une année pour organiser la restitution des terres. Au total, les dommages matériels infligés à l’agriculture ardennaise ont été limités mais, en fait, le danger majeur était politique. La WOL était le point de départ, en cas de victoire allemande, d’une annexion de tout le Nord-est de la France.

 

Pour aller plus loin : 

Jean-Pierre Marby, "une filière d'évasion de la zone interdite vers Reims", Revue historique ardennaise, numéro 40, 2008.

Anne François et Philippe Moyen, "la Wol dans les Ardennes 1940-1944", Société d'histoire des Ardennes, 2023.

voir aussi sur le site des Archives départementales des Ardennes :

Les plans de la Wol III (rubrique "Archives numérisées").
Photographier la zone interdite (rubrique "Le document du mois").