Accéder au contenu principal

La Bibliothèque bleue, aux racines du livre de poche.

    


Détail de la couverture d'un livre imprimé à Troyes par Nicolas Oudot (Médiathèque de Troyes).

 

Couverture d'un ouvrage imprimé par un autre imprimeur troyen  (Médiathèque de Troyes).
 

Au début du XVIIe siècle, un imprimeur de la ville de Troyes, nommé Nicolas Oudot, se lance dans la fabrication de livres à bas prix qu’il vend un ou deux sols, soit le prix d’un pain d'une livre (500 grammes). Imprimés sur du mauvais papier, ces ouvrages sont de petit format et comptent pour la plupart entre une dizaine et une cinquantaine de pages. Comme ils sont grossièrement brochés sous une couverture de papier bleu-gris, on les désigne très vite du terme de Bibliothèque bleue. 

 

 Le colporteur de livres, vers 1623, auteur anonyme (Musée du Louvre).

 

L’autre innovation de Nicolas Oudot est de faire diffuser ses livres par les colporteurs qui, au cours de leurs pérégrinations, les proposent avec les autres menus objets qu’ils transportent. Pour Nicolas Oudot, le succès est au rendez-vous mais rapidement, une concurrence s’établit, d’abord à Troyes, puis, dès la fin du XVIIe siècle, dans d’autres centres de production du livre comme Rouen, Limoges ou Caen avant de s’étendre partout en France à partir du XVIIIe siècle. On estime ainsi qu’entre le début du XVIIe siècle et le milieu du XIXe plus d’un milliers de titres ont été édités dont plus d’un tiers constamment réimprimés durant ces trois siècles. Les historiens ont longtemps pensé que ces ouvrages étaient destinés exclusivement aux gens du peuple. Aujourd’hui, ils sont plus nuancés et estiment qu’ils ont d’abord touché un public d’artisans ou de petits commerçants avant de se diffuser massivement dans les classes populaires. Cette évolution n’est qu’en partie liée aux progrès de l’alphabétisation car, dès le départ, les livres bleus sont souvent lus à haute voix, que ce soit au cabaret ou dans les veillées paysannes. Il suffit donc qu’une seule personne sache lire pour que tout son entourage ait connaissance du contenu du livre.



En 1665, un petit-fils de Nicolas Oudot (prénommé lui aussi Nicolas) ayant épousé la fille d’un libraire parisien, vient s’établir à Paris, rue de la Harpe. A sa mort, sa veuve poursuit son activité (Médiathèque de Troyes).


Les sujets traités, eux aussi, évoluent au cours du temps. A l’origine, les écrits religieux sont les plus nombreux comme par exemple La Grande Bible des Noëls où tous les mystères de la naissance et de l’enfance de Jésus sont expliqués. Ils sont suivis de près par les almanachs et calendriers, dont le plus diffusé est Le Grand Calendrier des bergers avec leur astrologie. 

 

 Le premier Grand Calendrier des bergers est imprimé sous une forme "normale" à Paris par l'imprimeur Guy Marchant en 1491 avant d’être réédité à de nombreuses reprises dans les décennies suivantes comme le montre cette édition troyenne de 1529 imprimée par Nicolas Le Rouge (Médiathèque de Troyes).

 

A partir du XVIIe siècle, il est repris par la Bibliothèque Bleue dont il devient un des "best-sellers". Cela est typique de ce qui est mis en place dès le départ par Nicolas Oudot : reprendre sous une forme à bas prix des livres à succès déjà imprimés par le passé, un peu comme les ouvrages  "tombés dans le domaine public" d'aujourd'hui  (Médiathèque de Troyes).

 

On trouve aussi des romans de chevalerie, des contes et légendes comme par exemple Le Roi magicien. Enfin, très fréquemment, les livres bleus fournissent des recettes pour se soigner ou des conseils pour savoir se comporter dans telle ou telle situation. Les auteurs de ces livres bleus sont des anonymes. Parfois, ces auteurs sont tout simplement les imprimeurs eux-mêmes. Ils utilisent alors des noms d’emprunt et se donnent des titres ronflants destinés à suggérer leur prétendue compétence. Dans la réalité, le processus est le suivant. Ils puisent dans le fonds savant du Moyen-Age ou de la Renaissance et l’adaptent en fonction de leurs besoins. Par la suite, leurs ouvrages sont souvent repris ou transformés par d’autres qui se les attribuent. On est bien loin du droit d’auteur moderne. 

 


Il s'agit de l’Almanach de Mattthieu Laensbergh ou Almanach de Liège dont la publication débute en 1636. Matthieu Laensbergh, présenté comme astrologue et mathématicien, est sans doute un personnage fictif. L’almanach contient une déclaration incluant le comput (calcul des dates des fêtes chrétiennes) et une chronologie (années écoulées depuis la Création, le déluge…). Suit un calendrier indiquant les dates, les saints du jour, les signes du zodiaque, les éclipses, les changements de lune, les variations des saisons et du temps à attendre pour l’année à venir. Enfin, l'Almanach s’avance à quelques prédictions dans tous les domaines de la vie quotidienne, un peu comme nos horoscopes (Bibliothèque Carnegie, Reims).
 

Cependant, les livres de la Bibliothèque bleue vont peu à peu décliner et disparaître à partir du milieu du XIXe siècle devant le succès de la presse populaire avec ses articles souvent racoleurs et, surtout, ses romans feuilletons (voir là-dessus mon article "Du roman-feuilleton aux séries télévisées").

 


Le véritable descendant de la Bibliothèque bleue est le livre de poche dont l’essor date du lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En ce qui concerne la France, Henri Filipacchi, à la tête de la Librairie générale française (filiale de Hachette), lance la collection Le Livre de Poche le 9 février 1953 avec Koenigsmark, un roman de Pierre Benoit paru à l'origine en 1920. 

 

Pour aller plus loin :

Charles Nisard, Des livres populaires ou de la littérature de colportage, Paris, 1862 (en ligne sur Gallica).