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Les métamorphoses de la Champagne crayeuse

 

 


 

La champagne crayeuse (en vert sur la carte) est un vaste plateau peu élevé qui, de Reims à Troyes, forme un arc arc-de-cercle s’étendant sur 175 kilomètres du nord au sud et sur une soixantaine de kilomètres d’ouest en est. A cheval sur les trois départements des Ardennes, de la Marne et de l'Aube, elle se présente comme une plaine largement ondulée et coupée par des vallées, dont l'altitude varie entre 100 et 250 mètres. Comme une grande partie du Bassin Parisien auquel elle appartient elle est constitué de craie mais ici, à la différence de la Brie voisine, elle n’est pas recouverte de loess fertile. En Champagne la craie affleure à la surface avec, au mieux, une épaisseur de terre de 30 à 40 centimètres.


Pendant des siècles cette Champagne crayeuse, sans passer pour une région très riche, n’est pas considérée comme un pays misérable. A l’époque gallo-romaine les auteurs latins évoquent les riches moisons de la région des Rèmes et l’abondance des étoffes de laine ce qui implique l’existence d’un important troupeau ovin. Aux Temps Modernes, durant l’hiver 1565-1566, l’Île de France, ayant connu de fortes gelées, est soulagée par l’importation de seigle, d’orge et d’avoine venus de la Champagne crayeuse. A une époque où dans le royaume de France les rendements ne sont nulle part élevés et où la jachère est générale, la Champagne crayeuse n'apparaît pas comme un cas à part. Elle possède même un avantage puisque, avec son sol léger, la culture y est facile à faire sur de grandes étendues et à peu de frais comme l'écrit, au milieu du XVIIIe siècle, l’abbé Poncelet dans son ouvrage L’histoire du Froment : "à peine on y égratigne la terre, où les sillons n’ont souvent que trois à quatre pouces de profondeur. Les charrues sont si légères qu’un enfant en porterait une sur son épaule. J’ai vu un âne attelé avec une jeune fille expédier en une matinée un champ considérable".


La Champagne crayeuse ne produit pas de blé, la céréale la plus prestigieuse, mais seulement des céréales pauvres comme le seigle, l’orge ou l’avoine mais ce n’est pas un inconvénient rédhibitoire dans un temps où le pain blanc de froment est un luxe réservé aux riches et totalement ignoré du petit peuple qui se contente, lui, de pain noir fait avec du seigle ou de l’orge.



Cependant, à partir du milieu du XVIIIe siècle on commence à se préoccuper d’améliorer la productivité des terres en supprimant les jachères et en les remplaçant par des prairies artificielles. De même, le pain blanc s’impose de plus en plus au détriment du pain noir. Dans ces conditions la Champagne crayeuse ne peut suivre le mouvement puisque elle est impropre à produire du blé et qu’elle ne peut pas non plus se passer de la jachère, les engrais chimiques n’existant pas encore. Aux yeux de ceux qui prônent la modernisation de l’agriculture et que l’on appelle les Physiocrates elle devient alors un mauvais pays et se voit affubler de l’étiquette peu valorisante de "Champagne pouilleuse". Il est significatif que cette expression figure dans l’Encyclopédie de Diderot et d'Alembert puis se retrouve dans la plupart des écrits relatifs à cette région. L’Anglais Arthur Young, dans ses célèbres Voyages en France, parus en 1792, la dépeint sous un jour bien sombre : "Il y a de grandes étendues de terres maigres et misérables ; la pauvreté des paysans est réellement digne de pitié". Au milieu du XIXe siècle, Jules Michelet qualifie la Champagne crayeuse de "Triste mer de chaume étendue sur une immense plaine de plâtre". 

 

Cependant, il faut dire que cette image peu flatteuse correspond surtout aux plateaux couverts de savarts [Nom donné en Champagne aux terres crayeuses pauvres] parcourus par les moutons et beaucoup moins aux zones de cultures qui se localisent dans les vallées, aux abords des villages. 

 


 La champagne pouilleuse et ses moutons (coll.part).

 

D'autres témoignages sont plus nuancés, tel celui d’un officier, chargé sous le Second Empire d'une mission dans la région de Suippes, qui juge que "ce pays vaut beaucoup mieux que sa réputation et ses habitants connaissent une relative aisance car leurs frais de culture sont presque nuls vu la légèreté des terrains".

 


Maison de torchis et bois avec un toit de chaume à Ise-sous-Ramerupt dans l'Aube au début du XXe siècle (Gallica-BNF).

  

Cette mauvaise réputation de la Champagne pouilleuse explique qu’à partir des années 1820-1850 on se mette à y planter massivement des pins, d’abord des pins sylvestres puis des pins d’Autriche plus résistants et à la croissance plus rapide. Ces pineraies représentent parfois jusqu’à un tiers de la superficie des communes. 

 

Vue aérienne prise dans la Marne à la veille de la Première Guerre mondial (Archives départementales de la Marne).

 

Cette terre, peu peuplée et réputée pauvre va recevoir aussi d’immenses camps militaires, Châlons-Mourmelon en 1857, Mailly en 1902.




Le camp de Mourmelon à la veille de la Première Guerre mondiale (Archives départementales de la Marne).



 
Revue au camp de Châlons-sur-Marne le 9 octobre 1896 dans le cadre de l'Alliance franco-russe, en présence du Tsar Nicolas II (à cheval) et du Président de la République Félix-Faure (dans un landau avec la tsarine), peinture d'Edouard Detaille (en dépôt au musée de Châlons).

La situation n'évolue guère entre les deux guerres mondiales et à la fin des années 1940 la champagne crayeuse est toujours un territoire d’agriculture médiocre, de friches et les pinèdes recouvrent encore un quart de la superficie de la région.


Par contre, dans les décennies qui suivent la Seconde Guerre mondiale, cette large auréole de craie va être progressivement conquise par la grande culture et se classer désormais parmi les premières régions agricoles françaises.

Cela commence par les spectaculaires défrichements des parcelles plantées de pins.

 

Déboisement au bulldozer dans la Marne vers 1960 (Musée de la Bertauge).

Il y a ensuite la mise en œuvre de matériels modernes, tracteurs, charrues à disques, moissonneuses-batteuses ainsi que l’emploi d’engrais chimiques adaptés à ces sols crayeux qui, ainsi amendés, constituent désormais un excellent support pour les céréales et les plantes sarclées. 

 

Moissonneuse-batteuse dans la région de Reims au début des années 1960 (coll.part).

 

Cette vague de défrichements a permis à beaucoup d’exploitations de doubler ou de tripler leur superficie initiale, ce qui a définitivement assis la primauté de la grande exploitation en Champagne crayeuse. 

 

 Paysage actuel de la Champagne crayeuse près de Troyes (région Grand-Est).

 

Se met alors en place le trinôme agricole champenois, céréales, luzerne et betteraves à sucre. Aujourd’hui, plus de 60% du territoire est dédié à l’agriculture, avec une majorité de grandes cultures céréalières, betteravières et oléagineuses. Cette biomasse diversifiée et de qualité a aussi favorisé le développement de l’agro-industrie sur le territoire, en faisant de la Champagne crayeuse l’une des plus importantes régions françaises dans ce domaine, comme le montre l’exemple de la bioraffinerie de Pomacle-Bazancourt près de Reims.

 

La bioraffinerie de Pomacle-Bazancourt (photo ministère de l'Agriculture).

Au total, la Champagne crayeuse est devenue une des plus riches régions agricoles française dans la mesure où son sol crayeux et léger s'est avéré un excellent support pour les modes culturaux de l’agriculture moderne. Toutefois la région reste toujours aussi faiblement peuplée, et fait partie de ce que les géographes appellent la "diagonale du vide".